FLASH INFO :

La Turquie : une lueur d’espoir pour les Ouïghours 

ANALYSE - Si la Turquie et la Chine entretiennent des liens stratégiques sur le plan économique, un sujet délicat attise des tensions dans leurs relations diplomatiques : la répression des Ouïghours en Chine.

Par Öznur Küçüker Sirene


Camps de rééducation, détentions, tortures, persécutions, mariages forcés…Un drame humanitaire se déroule dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang -qui n’a rien d’« autonome » dans les faits- en Chine sans que grand monde ne puisse intervenir. En effet, qui voudrait mettre à son dos la deuxième puissance mondiale ?

Or dans un tel monde géré essentiellement par des intérêts économiques, la Turquie se positionne depuis de nombreuses années comme le porte-parole des opprimés et persécutés. Elle a ainsi élevé la voix que ce soit pour défendre la question palestinienne que pour dénoncer l’oppression des Musulmans en Birmanie ou pour dénoncer la situation des réfugiés dans le monde. Ce fut également le cas pour prendre la défense des Ouïghours en Chine et ce, quelles qu’en soient les conséquences.

Entre importante alliance économique avec la Chine et défense des Ouïghours, la Turquie joue aujourd’hui l’équilibriste. Afin de le montrer, nous analyserons d’une part ses relations stratégiques avec la Chine malgré les divergences politiques des deux pays notamment en raison de la question ouïghoure et d’autre part l’approche turque au sujet de la question ouïghoure.

Intérêts stratégiques communs entre la Turquie et la Chine

Dans un contexte de rude concurrence économique où à la fois la Turquie et la Chine sont régulièrement confrontées aux attaques hostiles -voire aux - des Etats-Unis et des pays occidentaux, les deux anciens Empires avec une longue cherchent à multiplier leurs alternatives en matière de politique étrangère. C’est ainsi qu’ils ont décidé de renforcer leurs liens au niveau de la « coopération stratégique » en 2010, avec des visites réciproques de haut rang qui se sont enchaînées ces dernières années, dont la dernière en date est la visite d’Etat du président turc Recep Tayyip Erdoğan en Chine le 2 juillet.

Les deux pays sont liés par des intérêts mutuels stratégiques notamment pour la réalisation d’une initiative ambitieuse :  la Nouvelle route de la Soie ou la Ceinture et la Route (Belt and Road Initiative ou BRI).

Pour la Turquie – l’un des premiers pays à approuver l’initiative en 2013-, la Chine représente un marché important pour ses exportations et l’accélération des investissements chinois dans le pays est un atout économique majeur. Les échanges bilatéraux turco-chinois ont atteint 23 milliards de dollars en 2018 selon l’Institut turc des , faisant de la Chine le troisième partenaire commercial de la Turquie. La Turquie considère que l’initiative de la Nouvelle route de la Soie est en parfaite harmonie avec sa propre initiative « Corridor central », consistant à créer un réseau ferroviaire et routier le long de l’ancienne route de la soie allant de la Turquie à la Chine en passant par le Caucase et l’Asie centrale.

Quant à la Chine, elle pense que la position de la Turquie au carrefour du Moyen-Orient, du Caucase du Sud, de la Méditerranée orientale et de l’Europe en fait un lieu géographique clé pour l’initiative « la Ceinture et la Route » du pays et sa volonté d’élargir son influence mondiale. Elle a même décrété l’année 2018 comme « l’année du en Turquie » en accueillant des dizaines d’événements dans tout le pays.

Avant de rencontrer son homologue chinois Xi Jinping à Pékin le 2 juillet, le président Erdoğan s’est exprimé dans un article intitulé « La Turquie et la Chine partagent une vision de l’avenir » rédigé pour le journal chinois, Global Times. « La Turquie partage la vision de la Chine lorsqu’il s’agit de servir la paix mondiale, de préserver la sécurité et la stabilité mondiales, de promouvoir le multilatéralisme et de défendre le principe du libre-échange », a-t-il déclaré, soulignant une nouvelle fois l’importance des relations turco-chinoises.

Le rapprochement des deux pays conduit certains observateurs à penser même que la Turquie, membre de l’OTAN, pourrait rééquilibrer ses relations stratégiques de l’Occident vers l’Orient, notamment parce que le président Erdoğan a également évoqué la possibilité que son pays rejoigne l’Organisation de coopération de Shanghai, organisme de sécurité régionale, composé de Chine, de Russie et de quatre nations d’Asie centrale.

Les Ouïghours : un peuple ignoré et en souffrance en Chine  

Si tout va pour le mieux entre la Turquie et la Chine sur le plan économique, il y a un sujet qui fâche sur le plan politique : la répression de la minorité ouïghoure par la Chine.

Même s’il est difficile d’identifier l’authenticité des images et vidéos qui circulent tous les jours sur les réseaux sociaux au sujet des atrocités subies par la minorité ouïghoure -puisque celle-ci est sous haute surveillance par les autorités chinoises-, elles nous permettent de comprendre dans une certaine mesure l’urgence de la situation au Xinjiang qui abrite environ 10 millions d’Ouïghours.

Cette minorité qui représente environ 45% de la population de leur région – contre 40% pour les Hans, l’ethnie majoritaire du pays- subit d’importantes discriminations culturelles, religieuses et économiques avec un programme de surveillance électronique considéré par les experts comme le plus étendu au monde.

Selon le Wall Street Journal, les restrictions imposées par la Chine à la population de la région, telles que l’interdiction aux hommes de porter la barbe et aux femmes de porter le voile, ont été intensifiées au cours des dernières années, notamment après une émeute sanglante en 2009.

Des experts de l’ONU soulignent également que jusqu’à un million de personnes ont été incarcérées dans des camps de « rééducation politique ». Un rapport de 117 pages, intitulé « ‘Eradicating Ideological Viruses’ : China’s Campaign of Repression Against Xinjiang’s Muslims (‘Éradiquer les virus idéologiques’ : Vague de répression en Chine contre les musulmans du Xinjiang) » et publié par Human Rights Watch en septembre dernier, a condamné le gouvernement chinois de mener « une campagne massive et systématique de violations des droits humains des musulmans turciques du Xinjiang ». Le gouvernement chinois aurait procédé à « des détentions arbitraires massives, des tortures et des mauvais traitements » à l’encontre des Ouïghours de la région.

En raison de leur grave répression en Chine, un grand nombre d’Ouïghours ont fui, beaucoup se rendant en Turquie, où la langue et la culture sont similaires à celles du Xinjiang.

Après avoir nié leur existence pendant des mois, les autorités chinoises, sous une pression extérieure croissante, ont reconnu le système de camps, en les qualifiant de « centres de formation professionnelle » avec cependant un manque d’informations sur le nombre d’internés et la durée de leur détention.

La Turquie : un frein à l’oppression des Ouïghours par l’Etat chinois

Soucieux de maintenir leurs relations avec la Chine, un important partenaire commercial, les principaux pays musulmans ne se sont pas exprimés jusqu’à présent sur la question épineuse des Ouïghours en Chine.

Quant aux Etats-Unis et pays occidentaux, ils exploitent largement la question ouïghoure pour discréditer leur concurrent chinois tout comme dans le cas du traitement de la question kurde et arménienne pour la Turquie. Les médias français abordent fréquemment ce sujet mais dans une approche qui n’est pas toujours sincère, dans l’objectif de répandre leur propagande anti-chinoise.

Or l’approche turque au sujet de cette tragédie est différente : ayant des affinités ethniques et religieuses avec des peuples turcophones dans différents pays du monde comme les Gagaouzes, les Kazakhs ou les Tatars de Crimée, la Turquie se sent également concernée par la tragédie du peuple ouïghour, une ethnie turcophone et musulmane en Chine. Pour cette raison, la Turquie a été le seul pays à majorité musulmane à avoir dénoncé ouvertement le sort réservé à cette minorité.

Erdoğan, alors Premier ministre turc, a accusé Pékin d’avoir commis « une sorte de génocide » contre les Ouïghours en 2009. Plus récemment, en février, des responsables ont qualifié de « honte pour l’humanité » la « politique d’assimilation systématique » de la Chine contre les Ouïghours. Ces déclarations ont attiré les foudres de la Chine qui a même appelé ses citoyens à « renforcer leur vigilance » en Turquie.

Le régime chinois tente d’expliquer cette situation dramatique par les revendications nationalistes des Ouïghours en les soupçonnant à la fois de séparatisme, de fondamentalisme et de . Le gouvernement chinois a déclaré que les combattants ouïghours formés par la Syrie avaient mené des attaques dans l’ouest de la Chine et qu’il craignait que davantage de combattants ne retournent dans le pays faire la guerre.

Compte tenu des sensibilités de chaque partie et afin de ne pas nuire aux relations stratégiques turco-chinoises évoquées précédemment, la Turquie ne veut pas trop mettre en colère son important partenaire commercial en suivant une politique prudente à ce sujet. Dans le même temps, la Chine craint qu’Erdoğan, personnage admiré dans le monde musulman, ne suscite un sentiment anti-chinois avec son discours en faveur des Ouïghours.

Lors de sa récente visite en Chine, Erdoğan a exprimé à Xi Jinping « son souhait de voir les Ouïgours vivre dans la paix et la prospérité en Chine ». En contrepartie, les autorités chinoises ont invité une délégation turque dans le Xinjiang pour se rendre compte de la situation de la minorité musulmane locale, proposition accueillie bien évidemment favorablement par le président Erdoğan.

Même s’il est difficile de prévoir si cette visite servira à changer le traitement cruel de la Chine à l’encontre des Ouïghours, il est indéniable qu’il s’agit d’un nouveau succès diplomatique pour la Turquie en faveur de la justice mondiale et des droits humains. Si la résolution de ce problème reste encore difficile, la médiation équitable de la Turquie sur la question par la voie de la tout en gardant de bonnes relations avec la Chine semble être la meilleure option.

Que pensez-vous de cet article ?

15411



NEWSLETTER

Inscrivez-vous pour suivre toute notre actualité.

RÉAGISSEZ

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

Me notifier des
avatar
wpDiscuz

RÉSEAUX SOCIAUX

  • Red'Action