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Qui remportera la présidentielle en Turquie et pour quelles raisons ?

DOSSIER / ÉLECTIONS DU 24 JUIN - Lors des élections anticipées en Turquie, qui se tiendront demain, soit dix-neuf mois avant la date prévue, les électeurs turcs sont appelés aux urnes pour élire leur président et leurs députés au Parlement. Quelles sont les prévisions : qui remportera la présidentielle et pour quelles raisons ?

Par Öznur Küçüker Sirene


Après l’atmosphère animée des campagnes électorales depuis deux mois, la Turquie entière s’est maintenant focalisée sur les résultats des élections législatives et notamment ceux de la puisque le poste du président conférera des pouvoirs considérables au candidat remportant la victoire lors des élections.

Il y a six candidats à la présidentielle : Recep Tayyip Erdoğan pour l’Alliance populaire formée par le Parti de la justice et du développement (AKP) et le Parti d’action nationaliste (MHP); Muharrem İnce pour le ; Selahattin Demirtaş pour le Parti démocratique des peuples (HDP); Meral Akşener pour le Bon Parti; Temel Karamollaoğlu pour le Parti de la Félicité (SP); et Doğu Perinçek pour le Parti patriotique (VP).

Plusieurs instituts de sondage et centres de recherche réputés tels que Konda, Istanbul Policy Center et GENAR prédisent la victoire du président au pouvoir Recep Tayyip Erdoğan au premier tour et celle de son Parti de la justice et du développement (AKP), allié au Parti d’action nationaliste (MHP), qui remportera la majorité absolue des sièges au nouveau Parlement.

Même si d’autres enquêtes récentes sur la présidentielle n’ont pas permis de déterminer si les élections se termineront au premier tour ou non, toutes les personnes interrogées considèrent Erdoğan comme le leader de la présidentielle.

Erdoğan est suivi par Muharrem İnce, candidat du Parti républicain du peuple (CHP) à la présidentielle alors que Meral Akşener, leader du Parti du Bon Parti (İP) arrive en troisième position dans la majorité des d’opinion publique.

Les 6 candidats à la présidentielle

Erdoğan : un gage de stabilité, sécurité et progrès pour la Turquie

Premier ministre de 2003 à 2014 et président de la République de Turquie depuis 2014, Recep Tayyip Erdoğan est incontestablement le leader le plus adulé de la Turquie depuis le fondateur de la République, Mustafa Kemal Atatürk. Sa victoire à la présidentielle ne sera donc pas une surprise. Lors d’un référendum en avril 2017, le peuple turc a voté en faveur d’un passage du système parlementaire vers le système présidentiel en Turquie dans l’espoir de confier ce poste clé à Erdoğan.

Les raisons d’une telle admiration et confiance pour le président au pouvoir sont multiples : il suffit d’analyser le boom socio-économique qu’a connu le pays depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002 (le revenu national brut par habitant est passé de 3.500 à 11.000 dollars et le niveau d’éducation a enregistré une forte hausse depuis 2002) ; la réduction d’inégalités sociales et disparités régionales ; la montée en puissance de la Turquie sur la scène internationale tant au Moyen-Orient qu’en Afrique et en Asie avec le renforcement de la coopération et des alliances avec nombre de pays ; la réalisation de nombreux méga-projets uniques au monde ; le renforcement de la démocratie, sécurité et stabilité en Turquie à travers une lutte efficace et acharnée contre de nombreuses organisations terroristes telles que l’organisation terroriste guléniste (), le PKK et Daech.

L’avion présidentiel d’Erdoğan a atterri le 21 juin pour la première fois au nouvel aéroport d’Istanbul qui sera le plus grand aéroport du monde une fois inauguré officiellement le 29 octobre 2019

Toutes les couches de la société turque, des fonctionnaires aux retraités, des jeunes aux personnes âgées, des agriculteurs aux jeunes diplômés et mariés ont pu bénéficier de nouveaux avantages sous le mandat d’Erdoğan connu pour être un président extrêmement « proche du peuple ».

Erdoğan a rejoint les jeunes pour un repas de sahur pendant le Ramadan dans un dortoir d’étudiants à Ankara

Si Erdoğan est réélu président comme le prédisent la plupart des instituts de sondage, la Turquie entrera dans une nouvelle ère marquée par une croissance économique hors norme. L’objectif d’Erdogan est clair et net : La Turquie sera l’une des dix plus grandes puissances mondiales d’ici 2023 avec de nombreuses réformes cruciales dans le domaine de l’agriculture, de la , de l’énergie, de la défense, des transports, de la logistique, du tourisme, du commerce, des technologies et de la construction. Erdoğan a d’ailleurs récemment annoncé un nouveau « projet méga-industriel » qui va créer de l’emploi pour 100 000 personnes en dehors de plusieurs projets gigantesques en cours, tels que le Kanal Istanbul dont le coût s’élève à 60 milliards d’euros.

Une foule gigantesque s’est rassemblée lors du meeting d’Erdoğan sur la place Yenikapı à Istanbul le 17 juin

Le vote des jeunes, de la population kurde et des expatriés turcs sera déterminant à la présidentielle

Lors de la présidentielle, le vote des jeunes, de la population kurde et des expatriés turcs sera également crucial.

En tant que pays ayant une population jeune importante, avec 16% de la population totale composée de jeunes âgés de 15 à 24 ans, soit le pourcentage le plus élevé parmi les pays européens, la Turquie verra son avenir fortement affecté par les préférences des jeunes électeurs.  L’AKP au pouvoir a longtemps insisté sur le fait que les jeunes doivent être plus actifs en politique et jouer un rôle central dans l’élaboration des futures politiques. Conformément à l’accent mis sur la jeunesse, le référendum du 16 avril 2017, qui a ouvert la voie à des amendements constitutionnels, a abaissé l’âge minimum d’éligibilité au Parlement de 25 à 18 ans, ce qui devrait accroître la participation active des jeunes en politique. Comme les jeunes de 18 ans pourront présenter leur candidature pour la première fois, l’intérêt des jeunes électeurs pour les élections augmentera. En outre, il y a également 1,5 million de jeunes électeurs qui participeront aux élections pour la première fois le .

Erdoğan accorde une grande importance à la jeunesse turque

Par ailleurs, la décision des électeurs issus de milieux ethniquement kurdes, estimés représenter environ 20% de la population, a traditionnellement été cruciale lors des élections en Turquie. Le vote kurde aura sans aucun doute un impact significatif sur les élections législatives et présidentielle en Turquie. Les experts disent, et un récent sondage montre, que tandis qu’un grand nombre de Kurdes dans les provinces à prédominance kurde dans le sud-est de la Turquie devraient voter pour le Parti démocratique des peuples (HDP), le président Recep Tayyip Erdoğan et son Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir bénéficieront également d’un soutien solide et augmenteront leur pourcentage dans les urnes grâce à leur succès en matière de stabilité politique, d’ordre public ainsi qu’aux services d’État fournis dans les régions à majorité kurde.

Le meeting d’Erdoğan dans la province de Diyarbakır à majorité kurde le 3 juin

Dernièrement, même si les estimations varient au sujet du nombre total d’expatriés turcs, il y a environ 3 millions d’électeurs turcs vivant à l’étranger. Cette année, un nombre record de Turcs vivant à l’étranger ont voté pour les élections présidentielle et législatives en Turquie. Selon les chiffres officiels du Conseil électoral supérieur (), le taux de participation a atteint 48,78%, avec un total de 1 486 408 citoyens turcs se rendant aux urnes entre les 7 et 19 juin. Sachant que la diaspora turque en Europe est considérée comme un soutien important du parti de Recep Tayyip Erdoğan, l’AKP, leur vote peut jouer sur les résultats jusqu’à trois points.

Erdoğan a organisé son rassemblement électoral en Bosnie-Herzégovine en raison des interdictions de nombreux pays européens

 

İnce et Akşener : deux leaders incapables de convaincre toutes les couches de la population turque

Si Muharrem İnce, candidat du Parti républicain du peuple (CHP) et Meral Akşener, leader du Bon Parti (Iyi Parti) semblent s’imposer comme les principaux rivaux d’Erdoğan avec certaines belles promesses électorales, leurs discours essentiellement axés sur la dénonciation du président Erdoğan sans qu’émergent de véritables programmes alternatifs bien définis sont loin de séduire toutes les couches de la population turque. 

Ancien professeur de physique de 54 ans reconverti dans la politique et député de la petite province de Yalova (région de la mer de Marmara) depuis 16 ans, Muharrem İnce rêve de devenir un « président impartial », au service des « 80 millions de citoyens du pays ». 

Ses promesses sont nombreuses : réinstaurer au plus vite le régime parlementaire ;  lever l’état d’urgence en place depuis bientôt deux ans ; faire du palais présidentiel « un centre scientifique » ;  refonder le système judiciaire,  renforcer les liens avec l’ ; relancer l’économie turque ;  fournir des avantages économiques spéciaux aux agriculteurs ; augmenter l’aide financière aux retraités universitaires, étudiants et enseignants ; réduire le prix du diesel à trois turques ; augmenter le salaire minimum à 2200 turques…

İnce a fait du vélo qui lui a été offert comme cadeau sur scène (en guise de voiture de fonction) lors d’un discours qu’il prononçait lors d’un rassemblement à Samsun

Si les promesses d’İnce semblent être à première vue convaincantes, il existe de sérieux doutes sur la façon dont il compte les réaliser dans un pays aussi grand et complexe que la Turquie. Lors d’un meeting à Yalova où M. İnce est né et dont il est aujourd’hui député, Erdoğan s’interroge ainsi : « Monsieur Muharrem (…) en est à son quatrième mandat de député de Yalova. Mais a-t-il apporté quoi que ce soit à cette ville? ».

Une deuxième difficulté à laquelle İnce fait face est l’image trop laïcarde, élitiste et kémaliste de son parti CHP jugé déconnecté des problèmes du peuple. İnce essaie donc de s’écarter de la ligne politique traditionnelle de son parti en ralliant le plus possible d’électeurs conservateurs et flirtant avec le populisme.

Cependant, s’il veut gagner le cœur des conservateurs, ses discours amateurs sur la religion en font rire plus d’un : « Je ne mens jamais à personne. Je ne suis pas qqn qui fait la prière 5 fois par jour. Dieu merci, je fais ‘tous les jours’ la prière du vendredi depuis que j’ai 15 ans ». L’écrivain turc et directeur de recherche au CNRS, Nedim Gürsel, confirme cet état paradoxal d’İnce dans son article publié dans Libération : « S’il se sent obligé de faire la prière du vendredi dans une mosquée et de le montrer, la religion est totalement absente de ses discours virulents alors que son adversaire Erdoğan cite et récite de plus en plus souvent le Coran ».

Muharrem İnce à la prière du vendredi

Enfin malgré sa campagne de « séduction » auprès des électeurs kurdes avec ses appels répétés à la libération immédiate de l’ancien coprésident du HDP et actuel candidat à la présidentielle Selahattin Demirtaş, l’alliance de son parti kémaliste pour les législatives, avec trois autres formations politiques turques, dont le très nationaliste Bon Parti, est un point faible pour İnce qui promet de résoudre politiquement le « problème kurde ».

De plus, sa position indulgente vis-à-vis de Demirtaş emprisonné pour ses liens présumés avec le groupe terroriste PKK a fait refroidir une grande partie de la population turque et kurde soutenant la dans le pays. Le Premier ministre Binali Yıldırım a d’ailleurs critiqué la visite d’İnce à Demirtaş en prison sur un ton humoristique : « Autrefois les candidats du CHP se rendaient à Anıtkabir [le mausolée d’Atatürk] et maintenant son candidat à la présidentielle se rend à la prison de Demirtaş ».

Quant à Meral Akşener, l’ex-ministre turque de l’Intérieur de 61 ans et historienne de formation souvent appelée « louve » ou « dame de fer turque », elle se définit comme une nationaliste « avec un côté conservateur » et religieux, mais rejette les comparaisons avec Marine Le Pen, présidente du Front national, parti français d’extrême droite.

Première femme à se porter candidate pour une élection présidentielle en Turquie, Akşener a fait sécession du Parti d’action nationaliste (MHP), qui a dominé la scène nationaliste turque pendant près d’un demi-siècle, pour créer le İyi (« Bon ») Parti en octobre 2017.

Si les promesses électorales d’Akşener se concentrent sur les mêmes questions que celles d’İnce (comme la levée de l’état d’urgence en vigueur depuis le putsch manqué de juillet 2016 et l’abandon du système présidentiel qui doit entrer en vigueur après les élections), le plus grand défi devant la candidate à la présidentielle est de convaincre les Kurdes qui se souviennent encore aujourd’hui du passage d’Akşener au gouvernement en 1996-1997 pendant les années les plus meurtrières dans le sud-est du pays.

Meral Akşener a apporté sa touche personnelle aux rassemblements en ramassant des étoles (« tülbent » en turc) de chaque province qu’elle a visitées, affirmant qu’elles représentent l’innocence

En conclusion, à force de faire des clins d’œil à toutes les couches de la société sans pouvoir les convaincre véritablement avec des programmes concrets, İnce et Akşener ont joué gros mais perdu leur crédibilité aux yeux de nombre d’électeurs qui les jugent « faux » et « peu convaincants ». 

Devant ses rivaux, selon tous les scénarios, Erdoğan sera une fois de plus le grand gagnant des élections anticipées du 24 juin. Il n’en reste pas moins qu’il devra faire face aux nombreux défis à relever lors des prochaines années comme l’éradication du terrorisme dans le pays, les relations avec l’Union européenne et les Etats-Unis, une croissance économique durable et respectueuse de l’environnement.

Il n’y a aucun doute que dans le nouveau système présidentiel où le mécanisme décisionnel sera plus souple, rapide et efficace, Erdoğan jettera les fondations d’une nouvelle Turquie plus forte, prospère, adaptée aux besoins de son siècle et respectueuse des différences.

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