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« La patrie ne se divise pas et les martyrs ne meurent pas »

ANALYSE - La nécessité de lutter contre le terrorisme même au-delà des frontières est plus forte que jamais. Qui dit guerre contre le terrorisme dit aussi violence et mort : En effet, depuis seulement début 2017, 228 soldats tués ont été recensés en Turquie. Ces soldats morts pour la patrie obtiennent en Turquie un titre honorifique de şehit, martyr en français. Mais pourquoi et comment autant de soldats acceptent-ils de tomber martyrs pour la Turquie ? Explications.

Par Tuğçe Ateş


Les conflits, en particulier contre le groupe terroriste , bouleversent la vie de tous les Turcs qui font, pour la plupart, le choix de vivre loin des zones d’affrontement touchant principalement le Sud-Est de la Turquie. On constate dans le pays une vague d’immigration conséquente vers le Centre et l’Ouest du pays puisque de nombreuses provinces témoins des conflits entre les forces armées et les terroristes sont souvent pénalisées par des restrictions de sortie au sein de la ville pour des mesures de sécurité : des conditions qui rendent la vie quasi-impossible.

Si le peuple est le premier à souffrir du terrorisme, les gardiens de la nation et ce, quel que soit leur position dans des missions militaires ou au sein des services policiers, en sont tout aussi affectés. Les affrontements avec le PKK ont ainsi fait plus de 40.000 victimes depuis 1984 mais si jusqu’à aujourd’hui le terrorisme n’a pas gagné le dessus dans le pays, c’est grâce à ces héros inconnus dont la mort est presque devenue un sujet d’actualité au quotidien en Turquie.

Le en Turquie : un devoir envers la mère-patrie

Pour comprendre comment autant de jeunes gens n’hésitent à sacrifier leur vie pour la patrie, il convient tout d’abord d’expliquer le sens du service militaire en Turquie, qui est, plus qu’une obligation, un devoir envers la mère-patrie.

Face aux menaces de sécurité, risques internes et externes, les missions et les responsabilités des sont clairement énoncées dans la Constitution et déterminées par les lois. Le service militaire en Turquie est obligatoire depuis 1923 pour tous les citoyens de sexe masculin, âgés de 20 à 41 ans. La durée du service militaire a progressivement diminué : en 2017, il est de 12 mois.

La durée du service militaire est passée de 15 à 12 mois en 2017

Le service militaire en Turquie est souvent remis en question par les médias européens, car de nombreux pays ont aujourd’hui abandonné l’appel aux drapeaux. Or, la menace que représente le voisinage avec les pays en guerre ne permet pas à la Turquie de délaisser cette stratégie militaire. La preuve : il existe aujourd’hui plus de 700 000 militaires sur le terrain. D’ailleurs même en , la reprise du service militaire est un sujet qui revient à chaque mandat où les autorités jugent utile que les jeunes puissent avoir un devoir de défense pour la nation.

En Turquie, servir son pays a un sens encore beaucoup plus important dans les mœurs : c’est en effet ce qui permet à la population de s’acquitter de sa dette envers la patrie qui l’a vu naître.

Les conscrits intègrent une hiérarchisation au cours de leur vie militaire qui justifie ce mode de fonctionnement comme un lieu par lequel il faut passer pour apprendre à construire son identité et sa maturité.

Le service militaire reste encore aujourd’hui un élément fondateur du patriotisme, un pays jeune de 1923, qui se trouve face à des défis d’une population diversifiée. La patrie à défendre, dont les frontières sont encore nouvelles, est née d’une terre imprégnée du sang des martyrs, qui a donné sa couleur au drapeau rouge. Ce dernier définit un attachement encore plus important aux terres anatoliennes : un héritage sacré de nos ancêtres où la population turque y est fidèle.

D’un simple soldat au héros national : tomber pour la patrie

Si pour les Turcs le service militaire est un devoir, tomber martyr pour la patrie est un honneur.

En Turquie, le terme şehit (chahid en arabe) est particulier.

Dans l’Islam le martyr est celui qui meurt de sa blessure dans une bataille menée pour la cause d’Allah. Le sens du mot arabe chahid est proche de celui du mot grec μαρτυρος [martüros], témoin, puisque le mot chahid signifie lui aussi témoin dans le sens où tomber martyr représente l’acte de témoigner de sa foi. En turc, il existe la même similitude entre les mots şehit (martyr) et şahit (témoin).

Selon les Turcs, défendre la patrie est un devoir sacré. Rappelons que même si la Turquie est un pays laïque, 98% de la population est musulmane. La foi joue un rôle principal dans la guerre. De ce fait, il n’est pas étonnant d’entendre les cris de “Allah, Allah” de la part des soldats turcs sur les champs de bataille ou de les y voir faire la prière puisqu’ils ne protègent pas uniquement la patrie des Turcs mais aussi des terres musulmanes. C’est ainsi que défendre la Turquie est aussi défendre l’Islam.

Les soldats priant pendant la Bataille des Dardanelles

Ce devoir sacré grâce auquel les soldats témoignent leur foi est d’ailleurs une thématique récurrente dans la littérature turque. Citons comme exemple la traduction en français d’un extrait du célèbre poème «  Şehitlerine » (« Aux Martyrs de la Bataille des Dardanelles » en français) de Mehmet Akif Ersoy, auteur de l’hymne national turc :

AUX MARTYRS DE LA BATAILLE DES DARDANELLES

Les montagnes, les pierres, regardez le corps du martyr, 
Si le Ruku’ n’existait pas, jamais ne se baisseraient les têtes,
Blessé par son front, il dort couché, 
Pour un croissant de lune, Ô Créateur, tellement de soleil se couche….
Toi le soldat qui se sacrifia pour ces terres, 
Si nos ancêtres pouvaient descendre du ciel embrasser ton front, ce serait amplement mérité, 
Tu es tellement noble, que ton sang sauve le tawhid
Seuls les lions de Badr étaient aussi glorieux, 
Qui va creuser ta tombe qui ne te sera étroite,
Si je te dis « viens je t’enterre dans notre passé », même cela ne te suffirait.

(Mehmet Akif Ersoy)


ÇANAKKALE ŞEHİTLERİNE

Şühedâ gövdesi, baksana, dağlar, taşlar…
O, rükû olmasa, dünyâda eğilmez başlar,
Yaralanmış tertemiz alnından, uzanmış yatıyor, 
Bir hilâl uğruna, yâ Rab, ne güneşler batıyor!
Ey, bu topraklar için toprağa düşmüş asker! 
Gökten ecdâd inerek öpse o pâk alnı değer.
Ne büyüksün ki kanın kurtarıyor Tevhîd’i…
Bedr’in arslanları ancak, bu kadar şanlı idi.
Sana dar gelmeyecek makberi kimler kazsın?
« Gömelim gel seni târîhe » desem, sığmazsın.

 (Mehmet Akif Ersoy)

Des obsèques nationales : le dernier voyage des martyrs

Il n’y a pas de villes ni de régions qui n’ont pas été touchées par le deuil d’un martyr : toutes les couches sociales de la société turque sont concernées par cette guerre.

Couverts du drapeau national, les cercueils sont transportés jusqu’à la le plus proche du domicile, où des funérailles seront célébrées en leur honneur.

Ces jours d’obsèques encadrées par des funérailles militaires et religieuses font à chaque reprise remonter la colère des citoyens : les proches sont systématiquement confrontés à la violence des combats et à la mort.

Les slogans résonnent sur le chemin pour aller inhumer le martyr : « La patrie ne se divise pas et les martyrs ne meurent pas ».

Les cérémonies visent à exalter la gloire et l’honneur du şehit qui confie désormais les membres de sa famille à la nation.

Les obsèques nationales organisées à l’honneur des martyrs

La Nation avant tout

Le contexte compliqué dans lequel se trouve la Turquie depuis sa création provoque au quotidien au moins un martyr qui touche, par une immense douleur, ceux qui ont perdu leur être cher.

Une phrase ressort constamment lors du deuil des familles des martyrs qui se réconfortent en posant la main sur le cœur : « Tout est pour la Nation » (« Herşey vatan için » en turc). C’est avec courage et force qu’ils affrontent la mort de leur fils, mari et proche, devenus pour toujours un symbole de courage et de sacrifice en transmettant aux générations futures le sentiment d’appartenance à la patrie et de solidarité avec la nation.

La prise en charge des familles du şehit par les institutions étatiques, ne peut être que la seule voie d’apaisement des souffrances des familles. Elle est aussi régie avec un soutien social apporté aux familles, qui leur donnent des droits ultérieurs validés par l’article 61 de la Constitution. Les familles du şehit créent ainsi un lien fort avec la fondation du Mehmetçik des Forces armées turques, fondée dans l’objectif d’apporter de l’aide économique et sociale aux familles des martyrs et vétérans.

Vers une Turquie plus déterminée contre les menaces sécuritaires

Après autant de martyrs morts pour la patrie au printemps de leur jeunesse, la Turquie est aujourd’hui plus ferme que jamais contre les menaces internes et externes de sécurité. La détermination du gouvernement à éradiquer le terrorisme dans son combat contre le PKK, le YPG, et Daech après la tentative du coup d’Etat raté du 15 juillet 2016 en est la meilleure preuve.

Aujourd’hui, c’est avec une grande ambition que le pays se lance dans de nouvelles stratégies et s’affirme sur le plan international dans un élan bien plus prenant qu’il y a 20 ans.

Toute menace ou atteinte à l’équilibre de la nation sera désormais déjouée selon le président turc qui n’hésiterait à riposter en cas de risque, comme dans le cas Kirkouk.

« Nous n’hésiterons à exercer notre droit de légitime défense contre les groupes constituant une menace contre la sécurité de notre pays » : extrait du discours du président Erdoğan devant le Parlement turc au sujet du référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien.

 

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